Notre Roi n'est pas du tout bavard. Mais ce que m'a dit de bien et de rare de lui mon vieil ami José, son prof d'espagnol au tout début des années 1980, s'est vérifié: Il a un coeur royalement rare.
Ci-dessous un article que m'a envoyé sur WhatsApp, la semaine passée, un de mes anciens étudiants actuellement haut fonctionnaire à Rabat :
Y a-t-il un mystère Mohammed VI ?
Depuis plus de vingt ans, l’idée qu’il existe un « mystère Mohammed VI » est un récit qui revient en boucle. Livres, documentaires, enquêtes : tous promettent de percer l’énigme, sans jamais la dissiper. À force d’être répétée, une question finit pourtant par s’imposer : ce mystère existe-t-il vraiment ?
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• Par Fadwa Islah
Publié le 11 mai JEUNE AFRIQUE
Il est sans doute le chef d’État le plus documenté du Maghreb – et pourtant le seul dont on parle comme d’une énigme. Le 5 avril, France Télévisions diffusait France-Maroc : je t’aime moi non plus, un documentaire signé Benoît Bringer. Le 30 paraissait Maroc – Fin de règne, dans lequel le journaliste Omar Brouksy évoque la vie privée du roi et s’attarde sur le prince héritier. Quelques mois plus tôt, Thierry Oberlé publiait chez Flammarion Mohammed VI, le mystère. En août 2025, Le Monde y consacrait une série en six épisodes, intitulée L’énigme Mohammed VI, et dont a été tiré un livre paru ce 7 mai et signé de Christophe Ayad et Frédéric Bobin : Le roman d’un roi. Avant eux, d’autres documentaires, d’autres ouvrages, d’autres « révélations ».
Depuis plus de vingt ans, le même récit revient, inlassablement, avec la régularité d’une marée : Mohammed VI, roi malgré lui. Un souverain qui ne voulait pas régner. Un homme qui subirait sa fonction plus qu’il ne l’incarnerait. Un mystère. Mais d’où vient ce récit ? Et surtout : sur quoi repose-t-il ?
La fabrique d’une légende
Il faut remonter aux années 1990 pour en retrouver les racines. À cette époque, deux voix contribuent, chacune à sa manière, à façonner l’image du prince héritier comme celle d’un homme en retrait, peu disposé à exercer le pouvoir.
L’une est celle de Driss Basri, tout-puissant ministre de l’Intérieur de Hassan II, qui avait intérêt à laisser entendre que le futur roi serait malléable – manière de préserver sa propre centralité dans l’appareil d’État. L’autre émanait de Moulay Hicham, cousin du roi, qui construisait patiemment sa propre image de « prince éclairé » et réformateur, en contraste implicite avec un héritier présenté comme irrésolu qui, assurait-il, aimait la fonction mais n’aimait pas le job.
Ce double récit, né dans un contexte de transition dynastique et de luttes d’influence au sein du sérail, aurait dû mourir avec les circonstances qui l’ont engendré. Basri a été limogé dès novembre 1999. Moulay Hicham a fini par comprendre que sa posture n’aurait pas d’impact sur le cours de la vie au Maroc.
Mais la légende, elle, a survécu à ses auteurs. Elle s’est autonomisée. Reprise, amplifiée, recyclée par une succession de plumes et de caméras qui, faute d’accès au réel, se nourrissent les unes des autres dans une circularité parfaite : chaque nouveau livre cite le précédent, chaque documentaire reprend les mêmes témoins (souvent anonymes), les mêmes anecdotes, les mêmes projections.
Le réel, cet oublié
Que connaît-on réellement de Mohammed VI ? Presque tout ce qui compte.
Sa politique économique est lisible : investissement public massif, infrastructures de rang mondial – le TGV, Tanger Med, l’autoroute de l’eau –, montée en gamme d’une économie qui attire désormais les grands industriels mondiaux. Sa vision sociale s’est traduite par des chantiers structurants : réforme de la Moudawana (le Code de la famille) en faveur de l’égalité hommes-femmes, généralisation de la protection sociale. Sa diplomatie est tout aussi identifiable : diversification des partenariats, ancrage africain assumé, investissement personnel considérable dans le repositionnement du Maroc sur la scène mondiale. Ses habitudes de travail sont un secret de polichinelle : beaucoup d’échanges directs par téléphone, que ce soit avec ses conseillers, ses chargés de missions, les ministres de souveraineté ou les chefs d’autres États, un sens aigu du détail, une propension à se pencher sur les grands dossiers la nuit, etc.
Même sa vie privée, que l’on prétend impénétrable, est largement documentée. Les Marocains connaissent ses goûts, ses habitudes, ses passions, ses amis. Ils le voient aux côtés de ses enfants, en père proche et complice, au volant de sa voiture dans les avenues de Casablanca ou dans les rues de Paris – où un passant peut le croiser et prendre un selfie avec lui –, sur un jet-ski en été sur les plages du Nord, à la prière de l’Aïd. Ils connaissent l’importance qu’il accorde aux liens familiaux, s’efforçant de toujours rester à l’écoute et de veiller sur tous, même ceux qui n’ont pas toujours été tendres avec lui – le cas de sa relation à ses nièces, les filles de son cousin Moulay Hicham, est emblématique -, son tropisme pour le raï, son intérêt pour les arts plastiques, son amour du football – qu’il partage avec l’immense majorité de ses sujets. Son style vestimentaire, tantôt formel, tantôt décontracté, fait partie du paysage.
Et c’est là que le paradoxe devient cruel. Car c’est sous Hassan II que l’opacité régnait. Lui, le roi cathodique, qui se délectait des conférences de presse et des joutes télévisées, maintenait un verrouillage absolu de sa vie privée. Son épouse était invisible. Son état de santé, un secret d’État. Les images, rares, contrôlées, mises en scène. Mohammed VI, lui, a introduit une transparence inédite. Ses hospitalisations ont fait l’objet de communiqués officiels. Les Marocains ont même vu – fait sans précédent – leur souverain sur un lit d’hôpital, entouré de ses enfants, de ses frères et sœurs. Comme un homme. Comme tout homme.
Et c’est précisément aujourd’hui que l’on parle de mystère.
Une histoire de codes
Ce que ces récits traduisent, ce n’est pas l’opacité d’un roi. C’est l’incapacité d’un regard – un regard très spécifiquement français – à lire un pouvoir qui ne fonctionne pas selon ses codes.
En France, on attend de Mohammed VI qu’il se comporte comme un président de la Ve République : omniprésent, bavard, soumis au rythme de la communication instantanée, des matinales, des sondages. On s’étonne qu’il ne twitte pas, qu’il n’ait pas de compte Instagram, qu’il ne se mette pas en scène sur les réseaux sociaux. On transforme la rareté de la parole en mutisme et la distance en fuite. Comme si un souverain qui ne s’exhibe pas avait forcément quelque chose à cacher.
Mais la monarchie marocaine s’inscrit dans un autre temps. Un temps long, séculaire, où la parole du souverain est rare parce qu’elle est structurante. Où la distance n’est pas une défaillance mais un attribut, une composante de ce que la tradition politique marocaine appelle la hiba – cette autorité qui émane de la fonction autant que de la personne, et qui repose sur ce que les codes médiatiques contemporains ne savent pas lire : la retenue, la verticalité, le silence.
Elizabeth II a régné soixante-dix ans sans jamais accorder d’entretien. Personne n’a jamais parlé de mystère. Mais qu’un souverain marocain adopte un registre comparable, et le voilà devenu une « énigme ». La condescendance n’est jamais très loin.
Anatomie d’une obsession
Pourquoi la France, plus que tout autre pays, revient-elle sans cesse à ce roi qu’elle prétend ne pas comprendre, même quand les relations entre les deux États sont au beau fixe ? À force de compiler des témoignages de troisième main et de recycler des analyses vieilles de plusieurs dizaines d’années, une question finit par s’imposer : que cherchent-ils vraiment ? La réponse n’est pas à chercher à Rabat. Elle est à Paris.
Il y a d’abord la perte de prise, et la vexation qui en découle. Le Maroc échappe. Il a diversifié ses partenariats – Chine, Russie, Golfe, Israël, États-Unis – au point que Paris n’est plus le passage obligé. La reconnaissance américaine de la souveraineté sur le Sahara, les accords d’Abraham, le pivot africain : tout cela s’est fait sans la France, parfois contre ses réflexes.
Or, dans l’inconscient politique français, le Maroc reste un pré carré. Un roi que l’on ne déchiffre pas, c’est un roi que l’on ne contrôle pas. Et Mohammed VI aggrave son cas : il ne fait pas de confidences à des journalistes parisiens, il ne reçoit pas au palais les éditorialistes du Monde, du Nouvel Obs ou du Figaro, il ne quémande pas la validation de l’ancienne puissance tutélaire. Pour une certaine élite médiatique française, habituée à être courtisée par les dirigeants du « monde francophone », ce silence est vécu comme un affront. Le « mystère » est une manière de requalifier en opacité ce qui est en réalité une émancipation, et de reformuler élégamment une vexation.
Il y a le réflexe orientaliste, tenace, presque pavlovien. Un dirigeant occidental discret est « réservé ». Un souverain marocain discret est « mystérieux ». Le mot n’est pas innocent. Il charrie tout un imaginaire – le harem, le sérail, le despote caché derrière un rideau. On ne parle jamais du « mystère » du roi de Norvège ou de celui du grand-duc de Luxembourg, pourtant parfaitement silencieux. Le mystère est une catégorie que l’on réserve à l’Autre.
Et puis Mohammed VI fait vendre. Un roi « normal » n’intéresse personne. Un roi « mystérieux », c’est une promesse éditoriale. Le mystère n’est pas seulement un diagnostic : c’est un produit. Résoudre l’énigme tuerait le filon. D’où cette mécanique circulaire : on promet de la percer, on ne la perce jamais, et l’on revient trois ans plus tard avec un nouveau livre, un nouveau film, un article… qui promet à nouveau de la percer.
Ce qui ne rentre dans aucune case devient suspect
Et il y a, enfin, quelque chose de plus profond. Le Maroc de Mohammed VI pose un problème conceptuel à une certaine pensée française. Un pays qui n’est ni une démocratie libérale ni une dictature, qui combine monarchie exécutive, réformes sociales progressistes et conservatisme religieux, qui réussit économiquement sans suivre le catéchisme occidental – cela ne rentre dans aucune case. Et ce qui ne rentre dans aucune case devient suspect. Le « mystère » du roi est aussi le mystère d’un modèle politique que la France ne sait pas classer – et que, pour cette raison, elle préfère réduire à la psychologie d’un homme plutôt que de l’analyser comme un système.
Car cette obsession a moins à voir avec l’homme qu’avec ce qu’il représente : un pays qui échappe, un modèle qui déroute, et une relation de pouvoir qui s’est inversée sans que ceux qui la subissent ne l’aient encore tout à fait admis.
Le mystère n’est pas celui du roi. C’est celui de l’obsession qu’il suscite. « For sure ».
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Fa
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